CUT SCENES

 


7 - LA RIVALITE BULIWYF / THORKEL


Petite sous-intrigue qui a complètement disparu de la version finale. Cette "rivalité" pour la couronne entre les deux hommes était introduite dès la scène des festivités funéraires, comme en témoigne ce spectateur d'un montage du film durant 1h54 (!) : "Herger stops Ibn and Melchisidek with 'You can't speak with him.' (In Latin, of course.) 'Why not?' 'He's dead,' the half-drunk guy laughs. Melchisidek asks who is the heir and Herger points out two men at the head of a table nearby. One is blond and has no facial hair (unusual for a Viking), the other has brown hair and tons of beard. Everything Herger says in Latin now is translated on the fly by Melchisidek for Ibn's and our benefit. 'One of those men will eventually kill the other to take the dead king's place.' They speak for a bit longer..." (source : review #10)

Ce second chef en puissance, "Thorkel", interprété par Sven Ole Thorsen (déjà vu dans plusieurs autres McTiernan, dans de petits rôles - cf. sa filmographie sur IMDB), reste anonyme au générique de fin, simplement crédité d'un mystérieux (du moins, pour ceux qui n'ont pas lu le roman) "Would Be King". On l'entr'aperçoit désormais très vaguement à trois reprises dans le montage final :
- il se tient debout, à droite de Buliwyf, à l'avant du bateau, lors des funérailles du vieux roi (scène du sacrifice de la jeune serve) ;
- il est assis à droite de Buliwyf, mais plus bas que lui, lors de la scène de "l'Ange de la Mort" (le premier oracle) (on remarquera que Thorkel fait passer à Buliwyf l'ossement que lui donne la vieille femme) ;
- il est accompagné d'une jeune femme lorsque les treize guerriers quittent le campement.

A en croire les premiers spectateurs du film, son rôle était donc à l'origine bien plus étoffé, puisqu'ils le citent constamment dans leurs résumés (alors qu'on se souvient difficilement de sa présence dans le montage final...) : "Anyway, the boy eventually does come in and conveys his message to the two leaders [comprenez : Buliwyf et Thorkel], while everyone else listens on. (...) The blond leader [Buliwyf] is the first to volunteer, the other [Thorkel] does not." (source : review #10)

Un bon moyen pour dissimuler les coupes sombres effectuées sur un premier montage consiste à réécrire l'histoire grâce à une voix off providentielle (BLADE RUNNER et APOCALYPSE NOW sont des exemples fameux) ou, plus généralement, à réenregistrer certains dialogues (du moment qu'on ne voit pas à l'écran la bouche de l'acteur qui parle, le spectateur n'y verra que du feu !) : dans le nouveau montage, lorsque Ibn rencontre Buliwyf pour la première fois sous la tente, en bout de tablée, tous les plans sur Thorkel ont sauté et le bon vieux Melchisidek nous fait passer la pilule grâce à son "Tu viens d'être présenté à l'héritier du trône, Buliwyf" [comprenez : il n'y a qu'UN SEUL héritier - Comme par hasard, Juta Kitching, qui a assisté au tournage de cette scène, ne se souvient pas que cette réplique ait jamais été prononcée...], bientôt suivi de la voix off d'Ibn qui enfonce le clou "Maintenant qu'ils avaient UN nouveau roi, les vikings procédèrent aux funérailles de leur ancien roi".

Assez bizarrement, au générique du montage final, le crédit "Would Be King" est attribué au personnage effacé de Thorkel (Sven-Ole Thorsen), et pas au Viking qui essaie de supprimer Buliwyf lors des festivités funéraires et qui se fait éventrer sous les propres yeux d'Ibn... (Raison probable : la scène en question, issue des reshoots, a été tournée bien APRES la création du générique de fin).

Selon toute vraisemblance, la production a probablement trouvé que la rivalité entre Buliwyf et Thorkel n'était pas assez flagrante dans le montage original, et elle aura finalement décidé de tourner une scène supplémentaire plus explicite. Sven Ole Thorsen n'étant sans doute pas disponible à ce moment-là, un autre acteur fut choisi pour interpréter le rival sournois éventré par Buliwyf. Peut-être aussi le choix de ne pas reprendre Thorsen dans ce rôle a-t-il été dicté par le fait qu'on revoit son personnage dans certains plans lors du départ des 13, ce qui aurait bien sûr posé problème, vu que, dans cette hypothèse, Thorkel aurait été censé être mort à ce moment-là du film... (J'espère que vous suivez!)

Consécutivement, l'insertion de cette nouvelle scène non-raccord (car tournée bien plus tard, avec toujours Vladimir Kulich, certes, mais aussi de nouveaux visages -acteurs et figurants- autour de lui) dans le montage original a entraîné la disparition de nombreux plans impliquant Thorsen. Revoyez le film, c'est flagrant : dans la scène où Ibn est présenté à Buliwyf, observez bien les convives attablés autour de Buliwyf. Dans les plans issus du montage d'origine, Thorsen se trouve à droite de Buliwyf (à droite à l'image et à la gauche de Buliwyf, si vous préférez - bon, en fait, dans le montage final, on ne voit plus que sa main qui tient un gobelet, mais croyez-moi, c'est lui!) et Helfdane (John DeSantis) à gauche, assis à côté d'une femme. Derrière Buliwyf, son chien.

Dans les plans issus des reshoots, Helfdane a disparu (remplacé par un barbu anonyme - habillé en blanc, alors qu'Helfdane était tout de noir vêtu! Bravo la script girl!), Thorkel a bien évidemment complètement disparu (remplacé par notre nouveau rival sournois), le chien a disparu (sa propriétaire m'a confirmé qu'il n'avait pas participé aux reshoots), et la femme à côté d'Helfdane a disparu elle aussi!

Sur cette photo de tournage, on voit bien (enfin, façon de parler, vu la qualité de l'image!) que Thorkel était présent (à droite de Buliwyf) dans la scène originale du banquet (on remarquera d'ailleurs qu'aucun des deux n'est assis sur le trône désormais vacant qui se trouve derrière eux) :

Cette photo correspond en tout cas parfaitement à la scène telle qu'elle est décrite dans le shooting script (cité par Juta Kitching) : "While the warsong is being sung, Herger urges Ibn and Melchisidek to eat what seems to be a joint of pork. Herger: "Edite, edite!" Ibn to Melchisidek: "Ask him which pig is next in line to be chief pig." Melchisidek : "Quis porcus deinde primus porcus est?" Herger: "Hic, aut ille. Alter alterum occidet." Melchisidek to Ibn: "Him, or him. One of them will kill the other." Herger points out two men at the head of the table, the empty throne between them. They seem deep in their cups, like old buddies on a bender. One of them, Buliwyf, is extraordinary looking. White-blond, very tall, with an almost gaunt dignity. Even in this place. Something about the man, inside the man, shines. A giant wolfhound sits always at his side."

Signalons enfin que, dans le roman de Crichton, le rôle de Thorkel était à peine plus développé et que leur rivalité se résolvait avec le départ de Buliwyf. Voici un bref rappel des faits, en quelques citations :

"Buliwyf, le noble destiné à devenir roi ou chef, avait toutefois trouvé un rival en la personne d'un nommé Thorkel. Lui, je ne le connaissais pas, mais il était laid et sale, un homme brun dans une race blonde au teint clair et coloré. Il complotait pour devenir chef lui-même. Tout cela, je l'appris de l'interprète car, dans les apprêts des funérailles, rien n'indiquait qu'il se passait quoi que ce fût d'inaccoutumé. (...) Pendant ce temps, Thorkel conférait avec les autres nobles. J'appris par hasard qu'il me soupçonnait d'être un sorcier ce qui m'inquiéta fort. L'interprète, qui ne croyait pas à ces histoires, me dit que Thorkel m'accusait d'être la cause de la mort de Wyglif et du choix de Buliwyf comme prochain chef. (...) Puis je vis Buliwyf et Thorkel, debout côte à côte, se faire de grandes démonstrations d'amitié pendant la cérémonie funèbre, mais il était clair que leur attitude manquait de sincérité. (...) Je remarquai que quelque chose n'allait pas chez ces barbares. Je consultai mon interprète. Il répondit ainsi : "Thorkel veut vous faire mourir, puis bannir Buliwyf. Il s'est assuré de l'appui d'un certain nombre de nobles, mais la discorde règne dans chaque foyer et chaque quartier." (...) Je demandai à l'interprète si je devais porter des présents à Buliwyf, et aussi à Thorkel, pour faciliter mon départ. Il répondit que je ne pouvais pas en donner aux deux. On ne savait pas encore qui serait le nouveau chef, mais l'affaire serait réglée dans un jour et une nuit au plus tard. Les Normands, en effet, n'ont pas de règle établie pour choisir un nouveau chef quand l'ancien est mort. La force des armes compte pour beaucoup, mais aussi les allégeances des guerriers et des nobles. Parfois, il n'y a pas de successeur évident, comme dans le cas présent. (...) L'un après l'autre, plusieurs guerriers se dressèrent à leur place, tournés vers leur chef. Ils ne se dressèrent pas tous - je n'en comptais que onze - mais Buliwyf s'estima satisfait. Je remarquai aussi que Thorkel paraissait se réjouir de cette affaire et adoptait une attitude plus royale. Buliwyf, lui, ne lui prêtait aucune attention. Il ne lui manifestait ni haine, ni même le moindre intérêt, bien qu'ils eussent été ennemis quelques minutes plus tôt."

Un autre passage du roman (non retenu dans le film), qui se déroule bien plus tard, à la cour du roi Rothgar, a peut-être néanmoins servi d'inspiration pour la scène additionnelle du rival sournois :

"Alors je fus le témoin de ce qui suit : un robuste guerrier assis à une table près de la porte, derrière Buliwyf, saisit une lance et attaqua Buliwyf dans le dos. Tout cela prit moins de temps qu'il n'en faut pour inspirer. Buliwyf, cependant, se tourna aussi et attrapa une lance. Avec cette arme, il frappa le guerrier en pleine poitrine puis, par la hampe, il le souleva très haut au-dessus de sa tête et le jeta contre le mur. Ainsi embroché, le guerrier battit l'air de ses pieds. La lance s'enfonça dans le mur de la salle. Le guerrier mourut sans émettre un son. L'incident provoqua un grand tumulte."

Au final, la sous-intrigue Buliwyf/Thorkel a vraisemblablement été supprimée au montage pour gagner du temps et aller (plus vite) droit à l'essentiel, autrement dit : le choix d'Ibn comme treizième guerrier et son départ vers les terres lointaines du roi Hrothgar; l'adjonction de la scène du rival permettant sans doute d'établir (pour le spectateur) l'extrême vigilance et l'habileté de Buliwyf au combat.